vendredi 8 avril 2016

J’avançais je gagnais de l’espace et du temps...

Il existe au milieu du temps / La possibilité d'une île, dixit Michel Houellebecq, mais il existe aussi un site que je recommande vivement aux amateurs de Science-Fiction, et La dame dans le radiateur vous donne dorénavant rendez-vous
 là-bas !

Et surtout n'hésitez-pas à lui faire part de vos commentaires et suggestions...



mardi 23 juin 2015

L'interdit c'est maintenant !


En 1970, Jean Louis Van Belle, le réalisateur du très singulier Sadique aux dents rouges tourne le mondo Paris Interdit, une rareté censurée dès sa sortie, où il montre une capitale étrange avec des habitants insolites dont un coiffeur de cadavres, un vampire hantant les abattoirs, un mariage de travestis, des fans d’Hitler, un cours de ballet composé de danseurs qui auraient pu jouer dans Freaks, des gourous libidineux en devenir, etc...

En 1983, Gilles Delannoy, Jean-Pierre Garnier et Jean-Pierre Imbrohoris partent sillonner la France en hélicoptère, à la rencontre de ses habitants, dont certains sont montrés pour la première fois à visage découvert.


Comme un passage de témoin, la jeune parisienne nue au language chatiée de Paris Interdit - roulant jusqu’à la Place de l’Etoile sous les regards incrédules et charmés des conducteurs parisiens - laisse sa place à la conductrice noctambule et nue elle-aussi de La France interdite, roulant trop fardée et s’adressant à la caméra (qui la filme sans autorisation) avec des gestes obscènes : terminées les naïves années 70... bienvenue dans les extravagantes années 80 ! 

Ces français de 1983 sont bien réels et leurs déviances authentiques. Après un an de recherche et de persuasion, les trois réalisateurs ont mis en lumière une France mystérieuse, parfois violente, faisant découvrir des lieux insolites dans des régions pourtant plus réputées pour leur patrimoine que pour ces habitants s’adonnant aux plaisirs et perversions les plus inavouables. Par le biais de la caméra subjective, le spectateur va pénétrer dans cette France secrète connue des seuls initiés. Des français adeptes de voluptés inconnues du grand public, des habitants « natures », sans mise en scène, ni effet sonore superficiel, accentuant ainsi une réalité taboue. 

Tandis que la voix imposante de l'animateur de Europe 1 Christian Barbier se fait entendre, une vue aérienne montre brièvement quelques paysages du patrimoine français pour terminer par une vue en contre-plongée de parisiens bronzants nus sur les toits d’un Paris postmoderne... et sur la musique dynamique des synthétiseurs du compositeur André Georget (musicien pour Alain Bashung sur l’album Chatterton).

Toujours par le biais de la caméra subjective, Christian Barbier (en voix-off) nous entraîne par quelques plans succincts dans le Paris des noctambules, pour nous faire pénétrer bien vite dans la première véritable séquence (premier interdit) de ce document : un studio de photos, où le summum de la mode avant-gardiste parisienne bat son plein. Le cinéphile qui s’est égaré dans le visionnage de ce mondo, pourra, après un terrible effort, penser à quelques scènes du film Les yeux de Laura Mars, mais seulement après un gros effort alors...
La robe de mariée transparente et avant-garde d’un(e) certain(e) Lulu (La Vilaine Lulu de Yves Saint-Laurent ?) « au siècle des robots (elle) paraîtra romantique » annonce imperturbable Christian Barbier, avant de conclure cette première séquence par cette question : « Audace, dérision ou provocation ? » Il n’aura sans doute jamais la réponse, ni même jamais vu la moindre image de ce mondo.


Le deuxième interdit nous fait suivre les pas d’une jeune femme plutôt jolie, mais somme toute banale, qui marche d’un pas décidé vers de curieuses coulisses. Le spectateur rentre avec elle dans un Peep-show, où le tenancier l’accueille placidement, tout en annonçant à son micro, devant quelques écrans miniatures, la strip-teaseuse à venir : une ancienne Miss Normandie. Plus tard, nous retrouvons notre promeneuse au milieu d’une scène cachée par les fameux miroirs sans teint, derrière lequel un jeune homme aux yeux bleus azur, mais au regard d’huître, observe, assis dans une minuscule cabine, notre danseuse entièrement nue se trémousser plus ou moins lascivement. Une scène plutôt clippée...So 80’s !


Troisième interdit : Paris, une nuit d’été... où « Les phares des voitures du Bois de Boulogne ne s’éteignent jamais ». Dans une succession de pare-chocs, où les plaques d’immatriculations sont cachées par d’énormes carrés noirs, le spectateurs découvre un univers étrange où se croisent et se rencontrent le monde entier. La nuit chaude de l’été suscite toutes les perversions, et la musique d’André Georget devient angoissante quand la caméra s’enfonce dans ce bois mystérieux. Une prostituée annonce que la partouze est à 500 francs. C’est Kalinka, un jeune travestie qui espère un jour rencontrer l’âme sœur. 

Quatrième interdit : Paris encore et toujours. Le 21 rue du Vieux Colombier est le lieu le plus privée de la capitale. La caméra y frôle les corps de femmes apprêtées qui dansent tranquillement, et dont les regards fièvreux scrutent d’éventuels gestes équivoques. On quitte bientôt le Katmandou pour un chic salon anonyme où les jeunes femmes rencontrées plus tôt se retrouvent assises sur un moelleux canapé autour d’une table basse miroir recouverte de nombreuses lignes de cocaïne. Totalement désinhibées, elles se mettent à danser dans le salon, affublées de casquettes de cuir par dessus d’impeccables brushings, de fins collants, de chaînes et de petits fouets, sans oublier le tee-shirt marin (griffé Jean-Paul Gaultier ?). Quelques unes semblent provoquer gentiment les autres, puis tout le monde choisit son rôle : dominantes et dominées se lâchent enfin. Maniérées mais sincères.



Cinquième interdit : « Aux portes de Paris s’étend ce que l’on appelle la Zone... », annonce la voix grave de Christian Barbier. Dans un lent travelling, la caméra nous montre des baraquements, des terrains vagues où, au loin apparaissent les grands immeubles parisiens. Nous nous retrouvons soudain parmi les spectateurs d’un combat « exotique », mais comme le précise la voix-off, « ce rituel évoque la Thaïlande, pourtant ces combats ont été filmés en plein Paris ! ». L’agressivité des jeunes des banlieues est ainsi refoulée des rues pour s’extérioriser sur ces rings (clandestins ?) où des rixes étranges font fureur : les combats de kickboxing. 

Sixième interdit : Attention âmes sensibles s’abstenir car cette sixième séquence est la plus dérangeante... en particulier pour les amateurs de voitures de collection ! Nous sommes dans la cour d’une ferme isolée au fin fond de la France profonde. Quelques poules picorent tranquillement, quand, perdues dans les hauts herbes, d’insolites carrosseries rouillées apparaissent à l’embrasure de quelques corps de bâtiments en ruine. Christian Barbier énumère alors le nom de toutes ces carcasses de voitures anciennes qui surgissent devant nos yeux : Bugatti, Lincoln, Lotus Elite, Alfa 2005 Compétition, Panhard Panoramique, et même une Bentley, nous explique-t-il, émerveillé. Une cinquantaine de voitures « qui n’ont pas de prix » rassemblées dans ces bâtiments de ferme et laissées volontairement à l’abandon par leur propriétaire (1). Dérangeant vous dis-je !


Septième interdit : Nous voici de retour à Pigalle et sa spécialité locale : le cinéma porno, où les stars ne sont pas celles que l’ont croit, mais le plus souvent des inconnues, voire des vendeuses qui viennent pendant leur pause déjeuner passer quelques casting. Sous les directives d’un réalisateur au langage précieux, elles s’installent timidement sur un petit canapé, et récitent gênées et d’une voix étouffée une ou deux répliques explicites. Puis, les choses sérieuses commencent, et d’un geste gauche, elles se défont alors de leur robe et culotte en coton ; parfois certaines refusent mais d’autres tentent maladroitement des gestes érotiques seules ou avec une autre comédienne en herbe, le rouge aux joues. Une star est peut-être née sous nos yeux. Elle gagnera pas moins de 1OOO francs par film, devenant « une star pour quelques mois, mais classée X pour toujours », précise Christian Barbier d’un air implacable.


Huitième interdit : Après les combats exotiques de la Zone, il existe un autre rituel étrange dans cette France interdite, c’est celui de la musculation féminine. Dans des salles vouées au culte du corps parfait, des femmes en bikini doré se musclent dans de terribles efforts pour atteindre l’idéal physique. « Mais peut-être que ces salles ne sont en fait que le prétexte de rencontres ? » se demande en voix-off Christian Barbier. Dans un grand écart (après tout, ne sommes-nous pas dans une salle d’exercices physiques ?) stylistique, le spectateur se retrouve dans un sauna exclusivement réservé aux hommes. Dans une atmosphère moite et bleutée, des hommes nus en sueur se regardent, puis osent quelques caressent délicates. Aller dans une salle de musculation féminine pour se retrouver tout de suite après entre hommes au sauna ? On commence à s’y perdre un peu dans cette France interdite ! 


Neuvième interdit : Pour la première fois, à visage découvert, des hommes vêtus de cuir de la tête aux pieds et adeptes du sadomasochisme, nous laissent pénétrer dans leur bar privé. Dans un long plan filmé en temps réel, on assiste à une séance d’humiliation, sous les regards complices du barman. Un jeune éphèbe affublé d’une cagoule de cuir sur le visage (le neveu de La Crampe ?) se laisse humilier par des hommes moustachus et virils. Le neuvième interdit se terminera derrière les fins barreaux d’une cage où un homme se badigeonne la main et le bras de gel avant de se livrer à une séance « intense » sur un autre homme aux mains et aux pieds attachés à des chaînes pendues au plafond.


Dixième interdit : Loin de l’atmosphère enfumée et fiévreuse de notre bar SM, la caméra nous montre maintenant une vue aérienne d’une grande ville fortifiée : Carcassonne (en octobre, précise Christian Barbier). « La région est vouée aux sciences occultes depuis la nuit des temps » , annonce-t-il en racontant un fait-divers local récent : un cadavre a été dérobé pour une messe noire. La musique devient lugubre quand on pénètre ensuite dans un château vouée aux soirées spirites durant les années 30, et laissé depuis en état. Les fantômes ne semblent pas très loin... « Les sectes existent encore », déclare fataliste Christian Barbier. Avec une musique de circonstances, le spectateur se retrouve au pied du Pont du diable, au cœur de l’Ariège, où se produisent toutes sortes de manifestations surnaturelles, lieu propice aux messes noires. Nous allons assister à une cérémonie secrète en pleine nature : une femme non féconde est étendue nue sur un autel de pierre. Un homme habillé d’une longue robe de prêtre et caché derrière une grande cagoule noire commence le rituel en tenant un oiseau qu’il vient de sacrifier au-dessus du ventre de la femme. La scène est brutalement coupée, car la suite ne serait pas montrable. Christian Barbier déclare fermement qu’il n’est à ce moment plus question de magie... 

Onzième interdit : Sur une musique légère et rythmée, le spectateur se retrouve face à une jeune baigneuse aux seins nus dans les eaux bleues de Saint-Tropez. « Babylone moderne ? » s’interroge la voix-off. « L’hypermarché du sexe a remplacé la Dolce Vita », tandis que se succèdent les images de corps d’hommes nus allongés sur la plage dont les sexes endormis sont filmés en plan serré. Le spectateur est ensuite invité à la Voile Rouge, club-plage privé, réservés aux milliardaires. Entre deux ou trois « Ouais ! Ouais ! » le champagne coule à flots, et de jeunes filles et garçons entourent ces vacanciers privilégiés. La fête se prolongera tard dans la nuit sur les hauteurs de Ramatuelle, où une jeune fille aperçue plus tôt au fameux club accompagne une riche vacancière dans sa chambre.


Douzième interdit : Voici le beau château de Foix, où un couple de français moyens s’y rend une fois par semaine pour « un jeu dont les règles nous échappent » (dixit le solennel Christian Barbier). Dans les souterrains du château, l’homme cagoulé joue le maître, la femme en masque et porte jarretelle blancs joue l’esclave allongée sur une table recouverte d’une moelleuse couverture à carreaux rouge et vert. Ils sont là pour atteindre de nouveaux plaisirs... « au-delà des limites ». Pendant ce temps, un autre couple (dont la jeune femme, un peu gauche mais amusée, semble découvrir pour la première fois les jeux sadomasochistes) attend les ordres du maître de cérémonie : un homme barbu et aux cheveux longs en bataille, un peu serré dans ses jeans. Puis quand les choses se corsent sur la couverture à carreaux rouge et vert, une main se dépêche de régler le viseur de la caméra, la perche de la prise de son vient saluer les spectateurs, bref ce petit moment de panique est sans doute due à l’introduction « laborieuse » d’un gode bien vintage pour madame.


Ultime interdit : Belle et naturelle, c’est elle : Brigitte Lahaie ! La star du cinéma porno des années 80. Nue, les cheveux au vent, elle monte un magnifique étalon qu’elle a lancé au galop dans la nature camarguaise. Dans un lent travelling, le spectateur l’accompagne dans sa balade sauvage, puis, comme à regret, la caméra s’envole vers un autre patrimoine français (Sic !) : le Mont Saint-Michel. Alors, pour la dernière fois, l’impassible Christian Barbier conclut cet incroyable voyage dans une France désinhibée par cet éloquent : « Ni enfer, ni paradis, des gens qui vont jusqu’au bout, au-delà des limites ».


Ainsi s’achève l’étrange mondo de Gilles Delannoy, Jean-Pierre Garnier et Jean-Pierre Imbrohoris, révélant la face cachée de la France de 1983. Racoleur, kitsch et nostalgique, La France Interdite restera un mondovni (français Môsieur), mais surtout un hymne à la liberté sous toutes ses formes ! 

(1) Le 22 octobre 2015, un très beau livre est paru aux éditions Hozhoni, écrit par Christian Martin et Michel Guégan : La fabuleuse collection Baillon.

Genre : Documentaire
Langue : Français
Année de production : 1984
Durée : 1 h 20 min
Format de production : 35 mm

mercredi 28 mai 2014

Une nuit avec Ovidie...

Les fantômes de l’écrivain et cinéaste Michel Jean (Jean Rollin) entraînent la candide Isabelle (Ovidie)
dans un univers bien étrange.

Isabelle (l’actrice Ovidie) n’a vu qu’une seule fois son cousin, le réalisateur et écrivain Michel Jean (1), pourtant elle apprend qu’elle vient d’hériter de sa maison de campagne près de Limoges. Sa rencontre avec Michel Jean, alors qu’elle n’était qu’une enfant, lui avait laissé un souvenir marquant, c’est pourquoi la jeune femme décide d’aller se recueillir sur sa tombe au Père-Lachaise. 
Par le biais de rencontres de personnages mystérieux qu’elle croise durant son lent périple jusqu’à la demeure du réalisateur, Isabelle découvre peu à peu l’univers de son cousin. Ces rencontres insolites, et ses propres fantasmes, entraînent la candide jeune femme dans un monde étrange parsemé d’indices où règne une douce nostalgie, mais parfois aussi l’effroi. 

En traversant la grande horloge qui trône dans sa nouvelle demeure, Isabelle retrouvera-t’elle Michel Jean ? Après tout, peut-être n’est-il pas mort... Son univers est si présent.


La Nuit des horloges est bien sûr le film testament du réalisateur Jean Rollin, mais c’est surtout un beau cadeau aux fans et une émouvante introspection de Rollin sur une oeuvre débutée il y a quarante ans. C’est un vrai film d’auteur (avec beaucoup d’approximations et de clichés certes, mais qui s’adresse avant tout aux connaisseurs de la filmographie de Jean Rollin, rappelant l’ambiance du tournage amateur de son premier film, Le Viol du Vampire en 1968). Il est donc nécessaire, voire indispensable, de connaître la filmographie de Jean Rollin, car La Nuit des horloges est parsemée de scènes issues de ses films les plus aboutis tels que La Rose de Fer, Le Frisson des Vampires, Fascination, Les Raisins de la Mort...

La plupart de ses acteurs et actrices fétiches apparaissent dans le film, interprétant de nouveau les personnages qu’ils ont incarnés, pour donner leur point de vue sur l’oeuvre du réalisateur. La comédienne Françoise Blanchard (La Morte-Vivante), mais aussi Dominique (Vierges et Vampires), la nièce de Jean Rollin, Sandrine Thoquet, mais aussi Nathalie Perrey (La rose de fer,) ou Jean-Louis Philippe (Lèvres de Sang), sans oublier la voix de l’indomptable Jean-Pierre Bouyxou (Phantasmes, Les Raisins de la Mort) sont présents durant tout le film, emmenant le spectateur vers une véritable nostalgie, car La Nuit des horloges (nuit qui n’en finit pas, diront des spectateurs peu enclins à ce genre de lenteur éthérée) s’adresse aux amateurs de Cinéma Bis qui trouveront de l’intérêt à cet "auto-hommage", où les fantasmes et les thèmes chers au réalisateur n’ont pas changé, 40 ans après son premier film. 


Toujours rejeté par le cinéma français, Jean Rollin réalisa La Nuit des horloges, en 2007, film qui ne sortit même pas en salle, symbolisant un cinéma qui n’existait plus que dans la mémoire du réalisateur, construisant alors son propre Panthéon avec ce film unique : "Entre ici Jean Rollin, avec ta terrible filmographie... ", aurait pu déclamer Ovidie dans la première scène du film !
On peut critiquer la morosité, voire la platitude des scènes où se succèdent tantôt des extraits d’œuvres passées, tantôt de lentes introspections sur le temps qui passe, la mémoire des œuvres, le tout dans une profonde mélancolie, mais la présence d’Ovidie amène une touche de "modernité" innocente (2), contrastant avec des personnages tellement "ancrés" dans les souvenirs. De même, la filmographie d’Ovidie n’est, bien-sûr, pas sans rappeler celle de Brigitte Lahaie, qui n’apparaît pas dans le film. La poésie et les éléments symboliques présents dans tous les films de Jean Rollin se retrouvent dans cette douce Nuit : le vampirisme, les femmes en fine chemise de nuit (par dessous une épaisse robe de chambre pour Ovidie (Sic !)), les vieilles demeures, les cimetières, les bois (ici la forêt incendiée de Sénart). Le temps s’est de nouveau arrêté dans la demeure de Michel Jean, pardon de Jean Rollin, tournée en partie dans le musée anatomique de la Specola à Florence.
On pourrait se fatiguer d’une telle succession morne de scènes aux situations convenues, mais la découverte de l’univers du réalisateur à travers les yeux de l’innocente cousine Isabelle : les peintures, les sculptures, les bibelots, les livres, les affiches de films qui ont accompagné tout au long de sa vie Jean Rollin est tellement emprunt de mélancolie... On participe à ces instants contemplatifs. 




 La Nuit des horloges est une oeuvre qui parle du passé, ainsi la lenteur de l’histoire, les longs plans séquences, une interprétation monocorde, des dialogues "surréalistes", des références littéraires et cinématographiques oubliées du grand public, installent définitivement le film (et toute l’oeuvre de Rollin) loin de l’attente actuelle d’un septième art (français) plus que formaté.
Ce film testament, tourné avec les propres deniers du réalisateur (3) est-il un cadeau aux fans du cinéaste ou l’émouvante épitaphe d’un réalisateur, ignoré par les critiques, à sa propre oeuvre ?
A vous de voir...



Titre : La Nuit des horloges
Réalisation : Jean Rollin
Scénario : Jean Rollin
Photographie: Norbert Marfaing-Sintes
Pays d'origine : France
Année : 2007
Genre : Fantastique
Durée : 92 minutes (1 h 32)
Pas de sortie en salle

 

(1) Michel Gentil était l’un des pseudonymes de Jean Rollin, inspiré de son véritable nom : Jean Michel Rollin Roth Le Gentil. 

(2) L’innocence d’Ovidie est un amusant clin d’œil à la lumineuse et sulfureuse Brigitte Lahaie, la plus "fameuse" égérie de Jean Rollin. 

(3) Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce n’était pas le dernier film de Rollin, puisqu’il avait réalisé en 2010, Le Masque de la Méduse avec, de nouveau, Jean-Pierre Bouyxou.

mercredi 18 décembre 2013

Fait... d'hiver. Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère - 1976

Rares sont les films traitant du monde paysan d'une manière aussi brute et dérangeante que celui de René Allio. Brutal, comme le fait divers auquel le réalisateur s'est inspiré pour réaliser une oeuvre atypique. 

C'est en lisant l'ouvrage du philosophe Michel Foucault, publié en 1973, sur un mémoire de quarante pages écrit en 1835 par un jeune paysan parricide que l'on croyait idiot, que le réalisateur des Camisards (1972), décida de se lancer dans une aventure autant cinématographique qu'humaine. 
Le thème de la remise en question de l'ordre chez les personnes du peuple est récurrente dans son oeuvre, c'est pourquoi René Allio s'est inspiré du travail de Foucault, à travers les témoignages de l'époque, d'un fait divers qui a divisé la justice et le milieu médical, tout comme la population et la presse. 

Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère, frappe le spectateur par son atmosphère austère et authentique, où règnent à la fois hargne et poésie mystique. 


Alors qu'en 1975, Christine Lipinska réalise Je suis Pierre Rivière, un film de 80 minutes dans une trame académique où des acteurs professionnels (Francis Huster, Isabelle Huppert) incarnent une campagne française attendue; le film de René Allio, lui, aborde ce fait divers différemment en faisant tourner le monde paysan normand de 1976 ("des acteurs éphémères" comme les appellera le réalisateur Nicolas Philibert (2)), et se démarque par sa réalisation magnifique et froide d'un cinéma-vérité accentué par la simplicité saisissante des vrais paysans qui incarnent les villageois de l'époque (3). 

C'est un film à (re)découvrir tant son sujet reste dérangeant et sa qualité cinématographique indéniable malgré une approche docu fiction qui rend l'exercice stylistique périlleux puisque l'histoire se déroule au XIXème siècle. Un film unique, sans aucun jugement, aride et dur qui rappelle les films de Werner Herzog et en particulier L'énigme de Kaspar Hauser (1974). 


Le 3 juin 1835, Pierre Rivière, un paysan normand de vingt ans, égorge à coups de serpe sa mère, sa sœur Victoire et son petit frère Jules. Il s'enfuit dans les bois, errant plusieurs semaines tel un enfant sauvage, puis décide d'aller en ville où personne ne fait attention à lui. Peu de temps après, le jeune parricide retourne dans la campagne, où il sera bientôt appréhendé. 

En respectant l'ordre chronologique du fait divers, tel que les protagonistes de l'époque l'ont vécu (l'horrible découverte du meurtre, les premiers enquêteurs et les premiers témoins racontant la fuite du meurtrier et son comportement étrange depuis l'enfance, accentuant un portrait "monstrueux" du tueur), René Allio amène peu à peu les spectateurs vers un autre angle pour présenter les scènes violentes des premières images du film. Déroutés, les spectateurs vont découvrir un jeune homme dans une cellule demandant, calme et posé, de quoi écrire à ses geôliers. Pierre Rivière entreprend alors dans le silence monacale de sa cellule, la rédaction de son histoire pour expliquer les raisons de son geste atroce. 
Ce que les juges et les médecins découvriront dans ces pages, les plongeront dans l'incrédulité. 
Le jeune paysan parricide a rédigé dans un épais mémoire, un texte d'une stupéfiante beauté. C'est une autobiographie dense qui explique les raisons de son geste dans des métaphores mêlant références historiques ou mystiques : guidé par Dieu, le jeune homme voulait délivrer son père des malheurs que lui faisaient subir son épouse infidèle qui l'exploitait depuis leur mariage. 


C'est un cinéma de fiction où le récit, les scènes, les personnages, les costumes, les paysages, les lieux que l'on dirait tout droit sortis du monde paysan du XIXème siècle sont exploités pour un rendu documentaire : les dates, les lieux, les identités rapportées, les illustrations et documents d'époque, les témoignages en monologue, les voix off alimentent le débat intense que provoqua cet obscur petit paysan que l'on croyait analphabète, écrivant son mémoire, véritable affront à la société de l'époque. 
René Allio a voulu donner la parole aux agriculteurs par le biais d'un fait divers vécu et raconté par leurs "ancêtres". Ainsi la gestuelle du quotidien et la parole n'en sont plus que vraies. Le jeune garçon qui incarne Pierre Rivière, a baigné lui-même dans le monde paysan, étant fils d'agriculteur, Claude Hébert par sa propre personnalité, solitaire et élevé par une mère autoritaire, a su incarner d'une manière troublante l'innocence et toute la fureur de Pierre Rivière. 


Le tournage se fit dans l'Orne, à quelques kilomètres des lieux historiques du drame, apportant un support réaliste au tableau de René Allio : une vision juste de la vie paysanne au XIXème siècle. Tel un peintre, comme il aime se décrire, René Allio évoque dans ses plans certaines œuvres de Van Gogh (Les Mangeurs de pommes de terre ), Millet (Les Glaneuses) ou Louis Le Nain (La Charrette) représentant des paysans sur leur lieu de vie ou dans les champs. Mais au-delà de la peinture des mœurs paysannes du XIXème siècle mettant en scène une vie quotidienne, brute et rustique, René Allio montre la société de l'époque confrontée à l'impensable, rompant ainsi l'ordre établi : un jeune idiot du village écrit un mémoire mêlant personnes réelles et héros de légende pour expliquer son geste de folie mortelle. 
Dans un récit précis et très bien écrit, Pierre Rivière fait vivre son village, les travaux des champs, les mœurs, voire les passions, et interpelle toute la société, de la justice jusqu'au milieu médical. 

Pierre Rivière était-il un jeune paysan à l'intelligence diabolique ou un esprit aliéné ? La justice et la psychiatrie ne surent que faire de ce cas, tentant en vain de l'expliquer, comme les témoins directs du drame et même la presse. 
A qui devait-on le confier, à la justice ou à la médecine ? 
Encore de nos jours, et à travers ce film, l'énigme Pierre Rivière dérange et interpelle par son comportement hors-norme. Condamné à mort puis gracié par le roi, le jeune homme se pendra dans sa cellule en 1840. 


Pierre Rivière possédait trop d'intelligence, trop d'imagination et, malheureusement pour lui, vivait dans le monde paysan du début du XIXe siècle, où les lois du village (de la famille), ne laissaient pas la place et le temps aux petits prodiges. Cet autodidacte, sauvage et fragile, en persistant dans son mode de pensée exceptionnel, dérangea et bouleversa les codes de son milieu et de son époque. 

Il aura fallu pas moins d'un siècle et demi pour enfin comprendre son mémoire. Devenu une pièce du procès, il perturba les médecins, les magistrats et les jurés de l'époque : drame social, folie, crime prémédité ? Pierre Rivière, dans un texte étrange de quarante pages explique son geste en évoquant la Bible et l'Histoire, donnant des exemples de vengeances héroïques. Son geste serait un acte noble : par son crime libérateur, puis sa condamnation (son sacrifice), il sauve son père de la haine du clan maternel. Mais ni les siens, ni la justice ne reconnaîtront ce révolté solitaire. 
Bouleversant. 


(1) Un livre, Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère, fut publié aux éditions Gallimard en 1973, retraçant le travail du philosophe et de son équipe. Le livre fut réédité en 2007 dans la collection Folio.

(2) Retour en Normandie est un documentaire réalisé par Nicolas Philibert (Etre et avoir) sorti en 2007. Trente ans après le tournage de Moi, Pierre Rivière..., Nicolas Philibert évoque le parcours des agriculteurs-acteurs, leurs implications et leurs souvenirs. 

 (3) Seuls les rôles des juges, des avocats, médecins et psychiatres seront interprétés par des acteurs professionnels.

Titre : Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère...
Réalisation : René Allio, assistants : Gérard Mordillat et Nicolas Philibert
Scénario : René Allio, Pascal Bonitzer, Jean Jourdheuil, Serge Toubiana, d'après l'ouvrage dirigé par Michel Foucault
Photographie : Nurith Aviv
Avec Claude Hébert : Pierre Rivière, Jacqueline Millière : la mère, Joseph Leportier : le père, Annick Géhan : Aimée, Nicole Géhan : Victoire, Emilie Lihou : la grand-mère paternelle
Production : René Féret
Sociétés de production : Les Films de l'Arquebuse, Polsim Production, SFP Cinéma, INA
Société de distribution : PlanFilm
Pays d'origine : France
Genre : drame, film biographique
Durée : 125 min
Date de sortie : 27 octobre 1976

jeudi 26 septembre 2013

Trelkovsky à sa fenêtre. Le Locataire - 1976


Le Locataire de Roman Polanski termine la trilogie des demeures fantastiques commencée avec Répulsion en 1965, puis Rosemary’s Baby, énorme succès mondial de 1968.

Trelkovsky, jeune immigré polonais est un timide fonctionnaire dans le Paris des années 70. Il emménage dans un appartement situé dans un vieil immeuble, après que l’ancienne locataire se soit défenestrée. 


En filmant les scènes anodines du banal quotidien parisien d’un immigré polonais, Roman Polanski réalise un chef-d’œuvre d’une noirceur implacable, où la réalité se confond sans cesse avec la fiction. Le spectateur vit et ressent tout ce que « subit » le vulnérable locataire, magnifiquement incarné par Polanski lui-même. En ayant le sentiment terrible qu’il ne maîtrise plus sa vie et son environnement, le locataire va commencer, dès l’arrivée dans son nouvel appartement, une longue descente vers la solitude, la peur du rejet (voir même la xénophobie) qui se transformera en pure paranoïa puis folie. 

Peu à peu, se sentant persécuté et agressé par la froideur et la dureté de ses voisins et collègues, dont les habitations claires et spacieuses contrastent tant avec son petit appartement sombre et insalubre, Trelkovsky se renferme sur lui-même et se réfugie dans son appartement où il perçoit les bruits de ses voisins qu’il regarde vivre par la fenêtre, sorte de Jeanne regardant passer sa vie dans le roman de Maupassant : Une vie
Plus le locataire s’isole, plus les plans sont rapprochés pour accentuer un climat oppressant. Où se situe la réalité ? Dans le regard apeuré du locataire ou dans celui, dur et assuré, des autres occupants ? 

La perte de sa personnalité est-elle que Trelkovsky finit par s’identifier à l’ancienne locataire. Découvrant une robe laissée dans un placard, il se maquille et la porte en cachette, puis se met à observer le va-et-vient de la cour intérieure. Cette cour est un lieu étrange, où les voisins se rendent régulièrement occupant les toilettes en restant debout, figés pendant des heures sous le regard incrédule et terrifié du locataire caché derrière sa fenêtre.

On est à la limite du fantastique, quand le locataire découvre une dent cachée dans le mur de sa chambre : scène particulièrement éprouvante pour les nerfs ! Polanski, en adaptant le roman de Roland Topor, Le Locataire chimérique, a très bien su représenter l’univers onirique du dessinateur-écrivain (oui, je sais, c’est un peu réducteur : Topor est bien plus encore ! A découvrir au plus vite pour les plus jeunes : La Planète sauvage ! L'émission Téléchat ? une initiation au Surréalisme pour les petits).
En combinant les obsessions récurrentes de Polanski : la délation, l’oppression, la maladie, à l’imaginaire particulier de Topor, le Locataire fait basculer le spectateur dans un délire hallucinatoire éprouvant dont il est toujours difficile de se remettre, 37 ans plus tard !

Quand la réalité rejoint la fiction ou quand la raison se confond à la folie.

Titre français : Le Locataire
Titre anglais : The Tenant
Réalisation : Roman Polanski
Scénario : Gérard Brach, Roman Polanski d'après le roman Le Locataire chimérique de Roland Topor Photographie : Sven Nykvist
Montage : Françoise Bonnot et Jacques Audiard
Musique : Philippe Sarde
Production : Andrew Braunsberg, Alain Sarde, Hercules Belleville
Pays : France
Genre : drame, thriller
Durée : 125 minutes
Sortie en France : le 26 mai 1976

vendredi 6 septembre 2013